LES FUMEURS VONT DEVOIR ECRASER
À partir du 1er janvier 2007, il sera totalement interdit de fumer dans les établissements de l’Horeca. Qu’en pensent monsieur et madame Tout-le-Monde ?
Depuis le 1er janvier dernier, il est interdit de fumer sur les lieux de travail. Du moins hors des zones réservées aux adeptes du tabac. Mais d’aucuns estimaient que ce n’était pas suffisant. C’est vrai : si vous êtes non-fumeurs, que vous mangez notre bon steak-frites national dans votre petit resto favori et qu’en plein milieu du repas vos voisins de table se mettent à en griller une… c’est assez gênant. Au 1er janvier 2007, il ne s’agira plus que de mauvais souvenirs. Ou de rêves d’un lointain bonheur…
« Personnellement, j’accueille cette décision avec un grand soulagement. Les mélanges d’odeur entre le repas et la clope, c’est bientôt fini » s’écrie, tout enjoué, Mohamed. Et un autre passant de surenchérir : « Tant mieux, parce qu’après tout, si des gens veulent vraiment fumer, ils n’ont qu’à sortir cinq minutes ».
En effet, pourquoi les uns devraient-ils supporter les manies des autres dans les lieux publics, à partir du moment où cela leur nuit ? « Vous savez, ça fait des années que ça dure et puis tout d’un coup, il y a comme une énorme prise de conscience qu’il faut que cela cesse. Pourquoi ? Peur du cancer ? Qu’on commence par abattre tous les bâtiments bourrés d’amiante », me dit Christophe, un fumeur de longue date.
Quoi qu’on en dise, il s’agit en tout cas d’une mesure visant à améliorer la santé des gens, même si elle ne plaît pas à tout le monde. Seule inconnue, et elle est de taille : les cafetiers vont-ils l’appliquer s’ils craignent de perdre une partie de leur clientèle ?
LE FRANCO-BELGE À LA MODE SERBO-CROATE
Bruxelles. Il tombe des cordes, les passants défilent à toute allure dans les rues, le parapluie à la main. Un temps bien de chez nous. Ça fait dix minutes que je me hâte vers mon rendez-vous, mais je ne suis pas près d’arriver. Il faut que je m’abrite, le temps que cela se calme. Je dépasse le Manneken Pis, tourne à droite, et vois un café à la façade peu engageante. Vitres sales, enseigne en bois recouverte de peinture écaillée : le Franco-Belge. Tant pis, je pousse la porte.
Juste derrière l’entrée, trois personnes qui jouent aux fléchettes. Elles répondent du bout des lèvres à mon bonjour, et je vais m’asseoir à une table, au fond de ce bar minuscule. A part elles, le Franco-belge est désert. Il y a une femme vêtue d’un tablier blanc qui a l’air d’être la serveuse, et deux hommes. L’un est grand, avec de longs cheveux noirs. « En plein dedans ! », s’exclame-t-il après avoir touché le centre de la cible. D’après son accent et son teint, il doit être d’origine étrangère. Serbo-croate, ou quelque chose comme ça. L’autre est sans doute un policier, à en croire sa tenue vestimentaire. Sur le bar se trouve une réplique du Manneken Pis, coiffée d’un chapeau de paille. Derrière, une radio, et un rockeur qui hurle à vous briser les tympans.
Soudain, quelque chose d’autre attire mon attention : je respire à pleins poumons. De l’air frais, presque vivifiant. Il y a quelque chose d’étrange. Mais quoi ?... Bien sûr ! Pas d’odeur de cigarettes ! De nos jours, c’est plutôt rare dans les bistrots. Interloqué, je demande à la serveuse si elle a déjà pris des mesures pour appliquer la loi contre l’usage du tabac dans le secteur Horeca. « Non, pas du tout, d’ailleurs mon mari est fumeur », déclare-t-elle en le montrant du doigt. C’est « le Serbe ». Il me jette un regard méchant et me lance, agressif : « T’es journaliste ? » Je lui réponds pas l’affirmative et il enchaîne sur le même ton : « T’as pas besoin de refaire le monde. Si tu dois faire un article, t’écris ce qu’elle te dit et puis c’est tout ». Je m’étrangle presque dans mon coca. Que me veut-il ? Qu’ai-je fait ? Serait-il en train de perdre, malgré son dernier bon lancé ? S’il est marié à la serveuse, ce doit être le patron. Je vais faire attention à ce que je dis. Il est armé, après tout. Et son ami le représentant de l’ordre n’a pas l’air d’être dérangé par la véhémence de son compagnon de jeu. Un ripoux ? Si j’ose encore importuner son épouse, « le Serbe » va peut-être me tuer à coups de fléchettes. Il en a l’air capable, c’est sûr. Et son ami me mettrait dans le coffre de sa voiture pour me jeter dans l’eau du port de Bruxelles. Et… Je détourne le regard.
Tchac ! Je suis brusquement sorti du flot de mes pensées paniquées par une autre de ses réflexions, un peu plus constructive celle-là. « Moi, je n’empêcherai jamais les gens de fumer ici, et puis c’es tout. » J’acquiesce, risque un sourire, et replonge les lèvres dans mon rafraîchissement. Vite, terminer mon verre et partir, sans demander mon reste. Avant qu’il ne soit trop tard. « Vous avez raison, après tout, ça ne gêne personne. »
C’est sur ces bonnes paroles que je paie ma boisson, enfile ma veste, et m’échappe dans les rues bruxelloises. Détrempées, froides, grises. Mais sûres.
MADAME X – « MOI, JE SUIS CONTRE ! »
La patronne du Franco-belge s’oppose fermement à l’interdiction de fumer dans les établissements du secteur Horeca.
- Interdire de fumer aux habitués de votre établissement : mission impossible ?
Bah. Vous savez, moi, je suis non-fumeuse. Mais je suis quand même contre cette loi.
- Parce que vous craignez de perdre des clients ?
Non. Parce que les fumeurs ne gênent personne.
- Tout le monde n’est pas de votre avis.
Eh bien les gens qui pensent différemment n’ont qu’à éviter les fumeurs.
- Ils n’ont donc pas le droit de boire un verre tranquillement, ailleurs que dans un nuage de fumée ?
Ecoutez. Le vrai problème n’est pas là. On n’a qu’à arrêter de faire des cigarettes alors !
- Vous évitez la question.
En tout cas, moi, je n’empêcherai pas mes clients de fumer.
- Et vous ne craignez pas les contrôles, si vous refusez d’appliquer la loi ?
Qui le saura ? C’est pas sûr qu’il y aura des contrôles, de toutes façons. Ca reste à voir.
- Et s’il y en a ? Vous aviserez ?
Si des contrôleurs se présentent, je leur offrirai une clope et cela restera entre nous.
- Vous pensez ?
Bah, au pire ça commencera par un avertissement, pas par une sanction directe. Donc, je dirai aux clients d’écraser leurs cigarettes. Et puis quand le contrôleur sera parti…
- Tournée générale ?
Exactement ! (rires)
- Je vois que vous jouez aux fléchettes. Ca ne vous gêne pas si tout le monde fume quand vous lancez ? Vous n’avez pas les yeux qui piquent, etc. ?
Non. De toute manière, je gagne tout le temps. (rires)
Dossier réalisé par Pierre MARCHAL


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